Le rêve

Le balancement lui était désagréable. Il se demandait ce qu’il adviendrait si le noeud lâchait. Il venait juste d’être suspendu à une étoile libre.
Son propriétaire retournait vers le monde éclairé et le reprendrait au mieux à la tombée de la nuit. Ainsi juste avant la levée du jour les rêves inachevés étaient accrochés au ciel comme des pendules qui bâtaient doucement dans la froidure de la nuit. Ne croyez pas qu’ils étaient accrochés de façon aléatoire, non les rêves étaient soigneusement rangés, il existait même une carte du ciel divisée en constellations. Chaque constellation avait sa spécialité, et les étoiles pouvaient avoir en charge plusieurs rêves, d’autant que l’on manquait cruellement de place. On n’avait pas résolu la question des rêves que personne ne revenait chercher. Fallait-il les maintenir dans le système, rompre les fils qui les maintenaient aux constellations, les laisser se perdre à tout jamais dans l’univers opaque ? L’organisation et la gestion de ces rêves étaient fort délicates et nécessitaient un travail rigoureux. Il fallait prendre garde de ne rien mélanger, de ne rien intervertir, l’histoire du monde pouvait en être affectée, celle des êtres définitivement modifiée. De plus, une grande vigilance devait être accordée à ceux qui les côtoyaient aux quotidien. Il n’était pas rare que certains se prennent à rêver de rêve harmonieux, et même pis, ils auraient pu intervenir sur le déroulement d’un rêve, accorder un désir masqué en immiscent le rêve d’un autre. Ils pouvaient être pris de crises existentialistes qui se traduisaient par un afflux de questions pourquoi fallait-il faire comme si et la réponse habituelle parce que ceux d’en bas croient que c’est inscrit la haut ne faisait qu’accélérer la dépression. Quand de tels événements se produisaient un conseil était tenu, et il n’était pas rare que des sanctions draconiennes soit votées. Ce que nous appelons ici-bas des étoiles filantes sont en faite la manifestation pure et simple d’une expulsion définitive. Mais revenons au rêve qui nous intéresse. Il avait été accroché par une nuit d’hiver, c’était un rêve fort triste et l’étoile qui lui avait été affectée ne savait que faire. Tout les soins lui avaient été prodigués, l’écharpe de la voie lactée l’avait enveloppé, mais là encore l’effet escompté ne se produisit point. Tout ce qui l’approchait était invariablement plus chaud. Il était si froid que rien n’arrivait en fait à le contenir et la conséquence inéluctable se déroulait, il continuait son chemin seul, ce qui était purement et strictement interdit, personne ne pouvait être indépendant de la sorte. On essaya de le faire tourner à contre sens. Du moins les autres rêves ne risquaient pas d'être contaminés et son propriétaire qui devait avoir une vie terrienne fort terrifiante pour avoir produit pareil rêve serait en quelque sorte un peu soulagé au regard de la réalité. On essaierait cette nouvelle thérapeutie pendant deux révolutions. L’étoile qui avait en charge le rêve réfractaire s’allumait le jour et son propriétaire était appelé et prié de le récupérer. L’étoile qui avait bon coeur l’aidait à l’endosser Le rêve lui allait parfaitement comme un vieux gilet aux coudes élimés. L’étoile le regardait s’éloigner d’un pas lent, il n’avait manifesté aucune réticence, certain qu’il lui serait de toute façon revenu tôt ou tard. Il errait dans le monde diurne comme un fantôme. Quand l’étoile retourna dans sa constellation, ce n’était que on dit et chuchotements. Les autres rêves se prenaient de jalousie mais qui était donc ce rêve pour avoir un traitement si différent, que voulait dire tout ces silences. Certains auraient su de source sûr qu’il s’agissait d’un rêve d’état qui aurait mis l’humanité en péril et que l’on tentait de le rééduquer, d’autres avaient entendu dire qu’il s’était livrer à des expériences. Les conversations allaient bon train et du lever au coucher du soleil tout tournait autour et sur le tour que ‘l’affaire’ allait prendre. Sur terre, l’homme embrumé par son rêve ne distinguait la réalité que lorsqu’il trébuchait dessus. Il tombait de haut et on le croyait provocateur. Il tentait une esquive de mots pour masquer son trouble et il passait alors pour un cynique. L’étoile qui ne le perdait pas du regard commençait à douter du monde et de ses tours de roues. Ses consoeurs éclairaient la nuit et brillaient de leur certitude, tandis qu’elle ,appuyée sur le rebord du jour, vivait dans l’ombre. Doucement, elle sombrait dans l’oubli. Sa propre constellation s’en était fort bien arrangée après quelques apitoiements de bons tons, ces derniers étaient devenus de plus en plus ténus jusqu’à disparaître derrière le firmament. Il aurait fallu se battre, faire valoir son bon droit mais voilà elle avait douté. Comment à présent revenir, paraître et croire. L’homme venait encore de se prendre les pieds dans son rêve, elle ramassa les éclats d’illusions qui jonchaient le sol pour que l’homme ne se blessa point. Elle regarda une dernière fois vers sa constellation qu’elle avait si long temps désirée et qui aujourd’hui lui apparaissait comme une assimilation à un confort intellectuel, un carcan stellaire maintenu en orbite par la seule force centrifuge de l’orgueil. Il fallait pour être reconnu, reconnaître sans hésiter, admettre et baisser ses feux. Alors, c’était entendu, ils iraient vers nulle part.

C.F.