Le cerf-volant

Le vieux cerf-volant entoilé qui avait connu les heures glorieuses de l'aéropostale, était suspendu au plafond du Vieux Bazar, deux ficelles le maintenait en équilibre. Oh ! il ne se plaignait pas ; il aurait pu être roulé dans une vieille malle de l'armée ou égaré dans un grenier humide mais tout de même l'épingle qui lui maintenait le ruban de sa partie terminale le faisait affreusement souffrir. Son emplacement non plus n'était pas trop mal il dominait les boules de verre qui enfermaient milles et un trésor mais surtout ... parfois il pouvait apercevoir la neige qui redescendait doucement quand le client en abandonnait une qu'il venait juste de retourner sur l'étagère.

Dans une fraction de seconde, au-dessus des Alpes il ressentait le froid, il changeait de quelques degrés sa course pour atteindre le couloir ascendant. Il est difficile de dire avec quelle fébrilité il guettait ce moment, seul ceux qui ont connu l'emprisonnement des rêves peuvent en avoir une idée. Combien de mains s'étaient arrêtées mais n'avaient rien fait, combien de mots narquois avait -il entendu. " eh regarde celui-là tu crois qu'il pouvait voler ? ".

Avant, enfin lorsqu'il pouvait encore servir à quelque chose, il ne savait pas, il n'avait même jamais eu l'idée que les rêves pouvaient être attachés et qu'ils étaient captifs de ce qu'ils aimaient. Il savait qu'il n'était pas quelque chose d'important et que celui qui un jour l'avait laissé sur un coin d'étagère avait de bonnes raisons. Il s'en souvenait bien c'était la veille des grandes vacances, il devait partir dans les Alpes. Au retour, il y avait eu les choses à faire, les nouvelles maquettes à préparer. Il était devenu un passé incertain un numéro enregistré sur un cahier d'expérimentation.

Comment avait-il pu croire les mots qui montaient depuis le sol à son attention ? Ils n'étaient que des mots sans réalités, des mots qui ne durent pas, qui s'égarent entre ciel et terre. Mais il avait cru

aux tourbillons des mots,

aux idées enlacées comme des papillons,

aux regards croisés en vol

aux jeux symbioses des pensées

Quand vous apprendrez qu'il n'était équipé d'aucun stabilisateur, qu'il ne possédait ni plate-forme photographique, qu'il ne pouvait embarquer aucun matériel scientifique, que sa toile n'avait même pas de couleur, vous pourrez rire de bon coeur d'un rêve de pareil démesure. Non, non riez franchement N'ayez pas peur ainsi, cette histoire ne tenait qu'à un fil et la morale l'a épinglée tout la haut comme un trophée. Là, vous voyez, vous souriez plus sûrement, mais non il est bien fixé. Regardez, en bas, voyez comme il est sous bonne garde les conventions sociales entrent et sortent comme de braves gens. Le cerf-volant qui ne sentait plus son aile remua très légèrement, un souffle léger passa doucement près du savant qui refermait la porte du Grand Bazar un grand sac de cordes sous le bras.

C.F.