Qui suis-je ?

C'était ainsi. Il tournait sans y croire vraiment. Parfois il regardait autour de lui bien qu'il sache que rien ne pourrait advenir. Il n'y avait rien d'étrange, rien d'étonnent, rien de triste non plus, rien qu'y puisse émouvoir une grande cause, il n'y avait d'ailleurs jamais rien eu. Il n'était pas le plus mal loti d'autre aurait eu plus de raison de se plaindre des conditions. Il le savait, aussi, il tournait, la tête légèrement penchée comme absorbée par de lourdes pensées. Il s'était construit cette attitude pour donner le change. Les autres s'étaient-ils habitués et n'y prêtaient-ils aucune attention ou chacun jouaient-ils son rôle renvoyant ainsi à l'autre l'image de l'image. Si c'était le cas, l'illusion s'était immiscée discrètement au fil du temps. Il avait fait demi-tours s'en sans rendre compte, entraîné par lui-même. Maintenant, le bruit montait doucement, ils seraient bientôt là, promenant leur suffisance. Des regards lui seraient lancés mais les conversations passeraient les unes derrières les autres. Les bribes de conversations s'effileraient ainsi jusqu'à 5 heures. Aurait-il le courage encore de disserter en lui-même sur ces structures lacunaires, de recomposer ces vies parcellaires pour leur donner une dimension qu'elles n'avaient pas. Pouvaient-ils en être autrement des vies qui n'étaient pas la sienne, percevaient-elles les autres différemment ou reconstruisaient-elles aussi des vies avec ce qui avaient été dit ou ne l'avaient pas été. La différence, qui induisait nécessairement une erreur plus grande que lui ne pouvait commettre, c'était l'implication. Il n'était qu'un prétexte au regard, l'autre ne regardait toujours que lui-même. Il ne pouvait être pris au piège des complaisances, des petites erreurs qui se glissent quand l'histoire est racontée par son auteur. Il n'avait aucun intérêt personnel, et il ne ressentirait rien quel que fut l'arrière pensée. Il pouvait dessiner un échiquier des réalités sans contrefaçon. Il n'avait certes une idée du monde que par ce qu'il en avait entendu, ce qui revenait à dire qu'il n'en avait aucune connaissance précise, il ne disposait que de quelques fragments. Il lui semblait être assez proche de cet archéologue qui se forgeait une ville sur un amas de tessons et d'éclats de mosaïque. Le plus difficile pour lui c'était la géographie, la configuration dans l'espace, il entendait bien des noms qui ne pouvaient être que des lieux mais son imagination ne parvenait pas à reconstruire une géométrie fiable. Parfois les cartes qu'il établissait tenaient des mois et puis tout s'effondrait d'un coup, comme ce jour ou un indice nouveau avait été abandonné avec une nonchalance et une parfaite indifférence. D'ailleurs la seule marque d'agressivité qu'on lui ait connue, fut ce jour ou avec effroi il avait entendu le mot de longitude. Il avait jusque là établi sur une surface plane une répartition à partir de ce qu'il comprit des latitudes, un découpage artificielle qui sépare par le milieu du mot équateur deux parties strictement égales puis par des espacements identiques et réguliers de part et d'autre de cette ligne, mais le sens des longitudes lui échappaient, il comprenait qu'elles fussent dans le sens contraire mais leur pourquoi demeurait indéchiffrable. C'est pourquoi, il guettait à la fois avec avidité et en même temps avec une extrême tension toute information. Il avait aussi entendu parlé d'une masse d'eau énorme que l'on appelait la mer qui subissait l'influence de la lune et du soleil, ce n'était certes qu'une approche théorique ou la mécanique céleste permettait de déterminer la force génératrice des marées, mais quoi qu'il en soit la mer n'étaient pas toujours à la même place ; elle allait et venait comme lui dans un espace contraint. Il avait même entendu dire que l'amplitude des marées en Europe et en Afrique était plus grande au voisinage des syzygies et plus faible lorsque la lune s'approchait de ces quartiers, mais cette histoire il la gardait pour les nuits ou la lune ne le laissait trouver le sommeil. Il se plaisait alors à dessiner en rêve une grande tache d'eau. En un mot, l'erreur de raisonnement qu'il pouvait introduire était liée à son absence de notion du temps. Il y avait ce qui c'était passé et ce qu'il vivait. C'est pourquoi lorsqu'il recomposait les vies qu'il croisait, il peignait une réalité juste, sans compromission, sur ce qui amenuiserait l'importance au regard de ce qui se serait fait plus tard. Les yeux baissés, absorbés dans une lecture ne trouvaient aucune légitimité, et ne pouvaient être éclipsés d'un revers de mémoire. A l'entré de l'hiver, il tomba fort malade, on fit venir l'Académie. Des éminents spécialistes et de moins éminents qui voulaient devenir plus éminents que les premiers, débattaient faussement. Les sourires de convention, les réminiscences de cas voisins s'exécutaient avec des hochements de tête, et élevaient ceux qui pouvaient acquiescer, c'est-à-dire ceux qui officiaient avec les grades, les plumes et les palmes. Ils faisaient ainsi un corps digne face aux autres et imposaient une cohérence ou du moins masquaient avec aplomb l'arbitraire qui aurait pu s'y glisser. Non que ce corps fut uni, dès que chacun avait pu, il avait fait main basse sur le pouvoir, et ceux qui ne l'avaient pas fait ce rongeaient que l'occasion ne se soit pas présentée. Les prescriptions s'allongeaient du soir au matin, à jeun ou au milieu du repas, mais rien n'y fit. Il restait allongé, les yeux perdus ou arrêtés quelque part. S'était-il perdu lui-même en traçant une nouvelle carte, avait-il sombré sur une grande mer. Un mois s'étira, puis un matin un fossé fut creusé, le grand Lion fut déposé dans le fond. La cage fut nettoyée. Le gardien d'un grand râteau ratissait le sable, un instant il suspendit son geste, il crut lire : Pour avoir connu le goût amer de l'incommensurable humanité.

C.F.