Le pouvoir
Au temps où le temps n'existait pas encore où gouverner n'était pas hiérarchiser, le pouvoir ne s'exerçait pas.
Le monarque d'alors était un homme doux qui s'intéressait aux arts, il aimait à peindre les formes dans lesquelles ils faisait résonner des instruments, les flûtes tourelles dressées sur les écueils, les violons en rang serré arrivaient sur l'estran par vagues, le violoncelle lançait l'écume à amples mouvements d'archer. Il aimait le soir venu recevoir ceux qui le souhaitait et discuter de philosophie, du sens et des algorithmes cognitives, des principes et des méthodes des sciences. Chacun exerçait ses talents à sa convenance, celui qui aimait pétrir le pain celui qui au fond de l'atelier dessinait et fabriquait des chaises, celui qui n'avait d'yeux que pour l'observation des étoiles. Chacun venait, discutait selon son goût et s'émerveillait d'autant de différences.
Une nuit où tout le royaume dormait, un fil à plomb fut attaché au soleil. Le matin une corde était pendu au cou de la journée et l'ombre portée sur le royaume créa le temps.
Tout le royaume fut convoqué ; le roi voulut demander secours auprès de chacun, mais il fallut d'abord inventer le message, et le messager, prendre du temps à l'un pour avertir les autres, chacun le fit de bonne grâce qu'avait-il à refuser au bon monarque. Les physiciens se lancèrent dans les calculs astronomiques, ils ne prenaient de repos et les lois physiques se succédaient la pesanteur, la compression des gaz, la circulation atmosphérique, les géomètres arpentaient la terre en tout sens calculant sans mesure les plans ; les dénivelés étaient leur plus grand casse tête. Le bureau des poids et des mesures étalonnait et essayait de faire correspondre les sciences entre elles. Il fallut ordonner, hiérarchiser, produire, distribuer. Chacun se débattait contre le temps.
Un homme était assis fort triste, il ne savait que faire dans toute cette agitation. Le monarque lisait, lisait les dossiers qui pleuvaient sur son bureau mais son temps qui était désormais compté n'y suffisait plus. Il décida de sortir et de nommer des ministres, de fonder des cabinets alors qu'il marchait à grands pas, il vit l'homme assis. Il pensa qu'il devait d'abord distribuer les charges et les honneurs puis qu'il reviendrait voir cet homme.
A son retour il s'assit près de l'homme et lui demanda ce qu'il faisait ainsi où du moins pourquoi il ne faisait rien. L'autre avoua qu'il ne savait quoi faire Le monarque lui demanda ce qu'il faisait avant le temps, l'autre lui répondit qu'il s'occupait de géographie. Le monarque parut fort ennuyé ; il avait nommé des cartographes aux cartes et plans, des physiciens pour étudier les dynamiques, des chimistes pour l'étude de l'air et l'eau, des géologues pour l'abiotique, des biologistes pour la matière organique, des économistes des sociologues des démographes tous avaient un emploi bien précis et chacun savait comment occuper le temps. Il comprit alors que le temps avait entraîné la division de l'espace.
C.F.