L'île

Un matin froid qui embuait les yeux. Les mains dans les poches serrées il marchait par la tourbière. Ses pieds enjambaient les trous d'eau et s'équilibraient juste le temps de se relancer vers la motte suivante, le regard agrippé sur la ligne d'horizon crut déceler l'île. Certains éclats révélaient une fine couche de givre que le soulier craquelait. Il fixait avec de plus en plus d'attention l'horizon, voyait-il réellement l'île ou la connaissait-il si bien que son esprit la dessinait au loin parce qu'il savait qu'elle devait y être. Le brouillard épais et la bruine fine, constante, pouvaient-ils permettre au regard de percer la distance ? Il se lança dans des calculs pour approcher la vérité alors que ses sens semblaient affirmer qu'il s'agissait bien de l'île. Il approchait des lanières qui avaient été découpées, l'eau noire renvoyait au ciel un trait de lui-même. Le dos courbé, il commença à remplir les sacs de fertilizer qu'il avait pris avant de monter à la ferme de son frère. Quand le temps était bien lavé par les dépressions d'ouest, la lumière ricochait sur les flaques noires comme sur des éclats de verre et rebondissait jusqu'à la falaise, là elle sautait du haut de l'aplomb dans une chute parsemée d'embruns. Aujourd'hui le ciel éteignait les objets, le temps était aux ombres et aux fantômes qu'ils avaient laissés. Il avait déjà rempli trois sacs, il finirait celui-là et redescendrait par la vieille route. Il se redressa, tassa les sacs pour que les pains de tourbe se logent au mieux, il lançait des regards par à-coups secs vers le large. Son inquiétude grandissait à mesure qu'il lui semblait qu'il ne pourrait plus retarder le moment de rentrer. Cette île que son esprit pouvait recomposer, dont il aurait dessiné un parfait patron, ne pouvait partir ainsi à la dérive. Il y avait ancré chacune de ses idées, et quand il montait couper la noire, il les regardait se balancer sur l'eau. Il lui arrivait même d'en réessayer une qu'il avait oubliée. Chacune avait sa place, même les plus bancales y étaient amarrées. Si l'île n'avait jamais été là et qu'elle ne fût qu'une construction ? Non, impossible, il en avait entendu parler plusieurs fois aux pubs, au Boland's, chez Seamus ; son grand-père lui avait raconté des histoires du Wren quand il était enfant et que l'île était habitée. Pouvait-il ne s'agir que de balivernes pour amuser les enfants, s'agissait-il d'histoires inventées un jour par quelqu'un qui ne savait pas si ce qu'il voyait était un rêve et, pour l'ancrer dans la vie, il en avait raconté une réalité, une de celles qui se passent dans les villages, avec des enfants, avec des oh ! et des b'a ça alors. Pour que ses idées puissent continuer de trouver un abri sûr quand la mer se gonflerait, il regarda au loin aussi fort qu'il le put, il tenta de voir derrière l'île mais il n'y parvint pas, alors il sourit, c'était donc ça, il tenait une réalité, une vraie ; s'il ne pouvait voir derrière, c'est qu'il y avait quelque chose devant et peut-être même y avait-il quelque chose derrière. Une autre île où il pourrait ancrer les doutes sans que les idées en soient gênées. Il reprit la route, un sac sur l'épaule, le plus léger, il reviendrait chercher les autres avec le tracteur de Sandy. Arrivé au niveau de la maison jaune aux colonnes tournées, ses yeux riaient franchement, ce gros gâteau crémeux se prenait pour une des meilleures pâtisseries viennoises. Pourtant il prendrait volontiers ce soir une pint avec Tim, peut-être même le croiserait-il un peu plus bas sur la route dans sa vieille voiture, attelée de filets de pêche. N'empêche que le palmier entouré de ses gravillons, que le nain sur le pilier de l'entrée qui gardait un faux mur, un mur qui voulait imiter les murs en pierres sèches et que l'on avait maçonné avec des pierres bien droites taillées dans les calcaires lointains lui laissaient un drôle de goût.

C.F.