La justice

Il n'arrivait plus à savoir depuis combien de temps, il marchait sur le sentier des idées reçues. Il n'avait plus froid aux pieds ses souliers mouillés s'étaient mis à température. Mais il sentait une fatigue lui engourdir les jambes, il aperçut un arbre un peu en bas de la colline, il y descendit. C'était un chêne un peu malingre qui avait prit racine près du torrent. Au pied du tronc, une pierre encore sèche lui permit de s'asseoir. Il s'assoupit. Il se demanda quelle justice allait-on rendre, et qu'en Irlande on devait être bien en peine de place puisqu'il n'y avait plus de chêne, il n'y avait même presque plus d'arbre du tout. Une silhouette courbe et sombre s'avançait d'un pas mesuré, il comprit que ce n'était pas le juge, il avait entendu dire chez Finns qu'il n'était pas le premier venu ; un greffier peut-être. Il installa une corde de part et d'autre d'une branche, s'appliquant à ce qu'aucun des deux bouts ne soit plus long que l'autre, il se sentît observé, se retourna et lui demanda ce qu'il faisait là. Il s'entendît répondre d'un ton le plus dégagé possible, qu'il prenait l'air du temps. L'homme fronça les sourcils et dit qu'on ne devait rien prendre de ce qui n'était à soi et encore moins ce qui appartenait au domaine public que c'était là une faute bien grave et passible d'exercice de la loi. Il s'excusa et dit qu'il allait le rendre de suite, qu'il s'agissait d'une méprise que ce n'était qu'un emprunt. Intrigué par la corde, il lui demanda pourquoi il l'installait de la sorte que par ce grand vent c'était impossible qu'elle se maintienne ainsi qu'elle allait être emportée. L'homme répliqua que le vent ne faisait rien à l'affaire que la justice était équilibre par principe, que ses propos lui semblait de plus en plus suspect et que de s'allier à des éléments extérieurs était une entrave au bon déroulement de la justice. Il s'excusa encore, dit qu'il ne voulait rien déranger et que si ça continuait il se réveillerait et sortirait du rêve. Mais notre homme ne l'entendit pas de cette oreille, que ces menaces sur personne en exercice de ses fonctions, lui conférait le pouvoir d'une mise sous scellée des pièces à conviction et que ses rêves étaient désormais consignés sur le registre. Atterré, il lui dit que cela était impossible que les rêves n'étaient pas saisissables de la sorte, qu'il pouvait bien en changer à sa guise, l'envoyer valdinguer par tout les diables si cela lui chantait. Tentative d'évasion, menace de mort, cela va vous coûter cher mon jeune ami. Un homme grand et mince, suivi d'une dizaine de personnes s'approchèrent à pas mesurés, demanda à ce qu'on réveilla l'homme pour qu'il écouta la lecture du jugement. Mais il est impossible d'être accusé de ce qui ne s'est jamais passé, il assura qu'il n'avait bougé de dessous cet arbre. Le juge lui demanda s'il niait l'existence des rêves. Non mais ce qui s'y passe n'existe pas vraiment et il ne pouvait être juger pour ce qui n'avait pas eu lieu. Le juge lui demanda d'expliquer le fait suivant : si les rêves existent comment il se pouvait qu'ils n'existent pas vraiment, que ces propos relevaient soit de la mauvaise foi, soit du domaine de la folie et lui inférait de plaider l'un ou l'autre, et comme il avait choisi de ne pas être représenté par un avocat niant l'existence même du procès il lui incombait de le prévenir que le maintien de sa position entraînerait une lourde demande de peine de l'avocat général. Il dit qu'il ferait appel et qu'on verrait bien de quel bois il se chauffait. L'avocat général, narquois, dit à l'intention des jurés qu'on ne pouvait impunément faire feu de tout bois et que ceci montrait le bien peu de respect que cet homme avait pour la justice, et qu'en brûlant le chêne l'accusé voulait empêcher le cours du procès. Il dit que cette histoire tournait au ridicule et qu'il partait reprendre son chemin. C'est alors qu'on le saisit qu'on le pendît à la corde toute prête pour prouver que les idées reçues n'ont pas cours en justice et que le ridicule peut tuer.

C.F.