L’épée de mots
Sur le chemin des noires écritures, les phrases s’épaississent si sûrement que la lumière n’arrivait plus à percer le houppier. Il allait pourtant bien droit, il croyait au pouvoir des mots . Chevalier de l’ordre de plume, il dormait à la belle étoile, sur de grandes dalles de granite bien polies. Par delà les mers noire et rouge, comme par delà les montagnes blanches, on avait entendu parler de son habile épée de mots ; de ses glaives effilés. Vaillant, il avançait pas toujours par les chemins bien tracés ; un peu peureux quand même il ne s’en éloignait pas trop. A la vérité, il se sentait un peu fatigué.
Un jour, secrètement, il fut nommé commandeur par les Grands. Il ne savait comment charger sa lourde étoffe, les obligations du rang, les papiers à en tête et les signatures, les querelles et les pouvoirs. Affublé de sa nouvelle grandeur, il ne pouvait se courber sous les branches, fallait-il mettre pied-à-terre, fallait-il mandater un cavalier plus léger ? Ses yeux avaient perdu leur scintillement. Ils étaient tristes.
Un matin qu’il se glissait mécaniquement dans ses attributs, il se rencontra dans le miroir et s’y trouva fort beau. Etait-il atteint par un songe, était-ce un rêve de grandeur, un rêve de roi et de royaumes, de batailles d’oreiller en plumes, de victoires fêtées dans la cabane tout au fond du jardin, de trophées en chocolats, de chaussons aux pommes chipés dans la cuisine du grand moulin; un rêve d’enfant devenu grand ?
Il se prit à réfléchir et décida d’en avoir le coeur net ; Il dessina au sol une ligne de vérité. A droite il placerai les choses du vrai, à gauche les choses du songe. Le chevalier ne ménagea pas sa peine ; il portait ; classait ; les bras souvent trop chargés, il ne voyait plus la ligne et tombait. Quand il eut fini, il se releva pour regarder et s’aperçut que dans le miroir les choses vraies étaient devenues des songes. Comment un miroir pourrait-il renvoyer autre chose qu’une réalité ?
Il s’effondra dans le dédale de son nouveau pouvoir, fatigué il s’endormit. Il revit ses grandes aventures dans les landes de genêts et de bruyères, ses grandes tirades qu’il se lançait à lui même comme autant de défis. La mélancolie s’agrippa à son rêve et le réveilla en sursaut. Le chevalier se leva saisit son épée de mots et sépara le miroir en deux. Les deux morceaux étaient exactement de la même taille, il sourit. Il en prit un et le posa exactement en regard du premier par delà la ligne.
Songes et vérités se trouvèrent ainsi placés en abîme, se renvoyant l’un à l’autre à tout jamais.
C.F.