Un voyage en Irlande
Si vous pensez qu'il suffit de lire son oeuvre pour comprendre un auteur ou si vous pensez que ce qu'un auteur vous apporte, par la lecture de son oeuvre, n’est que ce qu'il puise dans sa sensibilité ou dans son imagination, allez en Irlande vous y découvrirez Joyce ou Swift ou Beckett rien qu'en regardant autour de vous. Il suffit de faire quelques pas dans Dublin pour être plongé dans Ulysse ou dans Finegan's wake. Alors que vous avez eu tant de peine à suivre Bloom dans ses élucubrations tout vous paraît d'une limpidité envoûtante en regardant autour de vous. Le vent qui fait tournoyer la pluie vous entraîne dans une fantaisie de phrases chaotiques qui vous éclaboussent des pieds à la tête. Vous n'avez plus qu'à bien tenir votre bonnet pour échapper à ces lurons qu’un druide malicieux vous aurait envoyé pour vous l’ôter du chef. A chaque pas vous butez sur un de ces pavés luisants qui ressemblent à des facéties de Sam.
Et vous voila dans les fourrés d'ajoncs qui vous agrippent les mollets. La mousse rutilante , mordorée par un soleil fugace a des miroitements de paillettes mouillées que le vent fait vibrer comme des airs de musettes. Le bariolage des verts diffuse des excentricités qui racontent des poèmes dont la salacité crue inonde les délires avec lesquels Joyce tapisse ses tirades. La cocasserie d'une chaumière surgit au détour d'une flaque de lumière et si vous y entrez vous vous trouvez aspiré par un délire d'accumulation qu'un brocanteur aurait déversé par mégarde ou pour éblouir le visiteur. Sous une tignasse blonde un sourire bleuté vous accueille avec des chuintements de poulie qui ressemblent à ces onomatopées burlesques dont la prose ulyssienne est truffée. Sans trop comprendre comment, vous voilà installé sur un sofa élimé dont les broderies patinées par la crasse des siècles vous honorent le postérieur mieux qu'un divan élyséen. Devant vous on a déjà déposé un mug chargé d'un breuvage aussi brûlant que noir de ce noir que déversent les torrents tourbeux du Kerry. Tout vous épate. Le chien à trois pattes, les amoncellements de bouquins qui racontent des légendes invraisemblables sur la conquête de l'Ecosse ou les miracles de Saint Patrick . La jacasserie d'une chèvre se mélange au rugissement des vagues qui fouettent la crique d'où l'on dit que Saint Brandan est parti pour explorer les sortilèges boréens. Cependant qu'à vos pieds un lutin à tête blonde gazouille en se moquant du chat qui roussit près de l'âtre. Ici dans le foyer que des braises de tourbe illuminent en vous chauffant à peine le bout des doigts vous êtes au coeur d'un monde où règnent les fantômes dont les exploits hantent des cathédrales de grès noir comme du charbon. Vous avez en tête les sinistres silhouettes des hautes tours carrées qui veillent sur le royaume de la reine Scota dont le tombeau perché sur une falaise brave les griffes du vent d'ouest. Tandis que vous vous perdez dans les évocations des voilures gaéliques qui sillonnaient jadis les gouffres de jade d'un océan démonté, votre hôte vous entretient, dans un persiflage inimitable, des mésaventures d'un voisin parti à Chicago pour conduire des camions citernes mais qui en est revenu pour jouer de l'accordéon dans les pubs en buvant dix pintes de guiness par soirée. Il vous distille ses plaisanteries avec une placidité acide, juché sur une petite chaise cannée qui ressemble au trône d'un roi dont la mouvance s'étend depuis l'immense et démesurée cheminée de brique peinte d'un rouge sang de boeuf qui vous a estomaqué dès votre arrivée jusqu’à une improbable soupente. N'était pas moins pittoresque, dans sa monumentalité, l'escalier de bois rapiécé qui hisse la famille dans une alternance pendulaire du rez-de-chaussée à la mezzanine dont vous entr'apercevez le fouillis confortable et d'où quelques minois enchanteurs vous toisent avec une distinction aristocratique dont la nonchalance n'est que la surface d'une vigilance jamais en défaut. Ce sont les princesses de ce royaume de bric et de broc où vous vous sentez en sécurité. Mieux toutefois que sur ces plateaux fangeux que le vent râpe de ses tentacules géants pour vous pousser vers les abîmes que la mer inonde de ses hurlements.
Dans la maison des Milesiens c'est une autre paire de manches . On peut vous laisser méditer dans l'ombre humide dont le froid vous tenaille les orteils. Il ne faut surtout pas se laisser prendre par l'apparent dénuement du lieu. On peut vous abreuver de whisky et vous gaver de canards gras comme des vaches, dignes des offrandes aux dieux de Thulée, jonchés de patates rissolées dont la saveur royale vous irradie le gosier. Que cette plantureuse hospitalité ne vous fasse pas perdre le sens de l'héroïsme quotidien dont font preuve ces gens en lutte chaque jour contre la bise qui vous cingle à chaque pas pour arracher au sol gorgé d'eau cette laine qu'on voit fleurir à travers les prairies. Car les moutons sont les incontournables du pays. Leur ponctuation dans la verdure est le contrepoint nostalgique de la ligne des crêtes mousseuses qui constellent une mer aux moirures violacées, vertes ou grises selon l'humeur capricieuse des nuages . Tel est le cadre puissant qui suggère le chant nasillard des bardes qui s'égosillent depuis Ossian pour tenir tête aux goélands, aux mouettes, vanneaux, pluviers et autres gibiers d'eau qui battent la campagne que tiennent les corbeaux.
Mais si vous vous hasardez dans un chemin creux que les ricanements des nids de poule ponctuent comme des grimaces de clown vous risquez de rencontrer Murphy ou Molloy entrain de batifoler dans les fossés en proférant des sentences geignardes. A moins que ce soit le vannier dont le regard d'azur flamboie comme de l'acier chaud piqué dans une trogne émaciée qui vous fait chavirer de sympathie généreuse. C'est peut-être lui, avec ses mains noueuses comme des buissons de coudriers, qui a servi de modèle à Beckett.
G.C.