E muet
Personne ne sait aujourd’hui s’il avait eu la parole et qu’elle lui avait été retirée ou si de lui-même il avait préféré le silence. Le E muet est une lettre sans être pour autant répertorié comme ses paires dans l’Alphabet. Il existe déjà un E, un vrai, entier qui appartient aux voyelles. Celui dont je vous parle n’intéresse ni les enfants puisqu’on ne peut le chanter, ni les parents trop occupés, emportés dans le charivari des bruits. Qu’auraient-ils d’ailleurs bien pu faire d’une lettre qui garde le silence ?
Les autres lettres le frôlent comme un fantôme, s’égaient et se distraient autour de lui. Le X le toise de sa valeur inconnue, le Y l’embroche de sa vanité, mais le E muet les regarde sans sourciller. Les axiomes l’esquivent pour mieux l’ignorer. Et comme qui ne dit mot consent et que nul n’est censé ignorer la loi, on le laisse seul avec lui-même.
Quelques plumes le glissent parfois dans un mot, mais il doit avoir l’élégance de ne compter ni d’alourdir la rime. Il est une lettre sans ambages, une lettre dont on peut se défaire sans altérer le sens. Les autres lettres ont toujours priorité, il faut qu’il s’efface, qu’il comprenne et surtout comme il est le E muet qu’il s’abstienne de dire.
Un jour qu’il était encore accroché à la plume, elle reprit les airs et plongea à nouveau dans la grande marre noire. Il faillit mourir noyer mais il faut croire que l’Académie ne le voulut point. Il aurait fallu rédiger une note et que conseil se tienne. En d’autre terme il aurait fallu faire grand bruit de cette affaire, que l’on débatte de ce que l’on avait toujours tu. Il était même possible que les gens de la rue se mettent à le prononcer pour entendre ce qu’il avait à dire, que des associations de défense des opprimés s’emparent de l’occasion pour saisir la justice, que des avocats demandent une Cours sans barreaux. Le risque était grand, il avait côtoyé nombres de lettres et dans tous les cabinets, que savait-ils exactement, qu’avait-il put entendre, nul ne le savait exactement. Les affaires d’état prenaient soudain une importance capitale, et chacun de fouiller et de mettre sa mémoire sans dessous tout. Il fallait gagner du temps aussi pour savoir si des choses de la vie privée auraient pu être divulguée ; on en référerait au secret d’état, les plus préoccupés invoquaient l’éminence de l’incident diplomatique. Dans le plus grand des secrets, il fut accolé plus avant dans le texte. Il n’était plus à sa place mais personne ne s’en étonna, puisqu’il ne manquait à personne.
Alors il comprit qu’il pouvait voyager dans les mots, mais qu’il serait le seul à le savoir.