Le bagne en relief
les photographies d'un administrateur du bagne de Cayenne
Guyane, fin du XIXème siècle
cette exposition fut créée à Paris dans le cadre
du Mois
de la photo en 2002
à Gobelins,
l'Ecole de l'image.
elle a depuis été accueillie à Nantes, Maison de l'Outremer en 2004
puis à Volvic par le Musée
Marcel Sahut dans le cadre de l'exposition Regards
sur le bagne
d'avril à août 2005
une série importante de ces photographies est présentée au Musée Ernest Cognacq de St Martin de Ré dans le cadre de l'exposition Itineraire d'une utopie de septembre 2006 à septembre 2007.
Plus qu'un cauchemar, le bagne de Guyane fut une réalité, engendrant
son cortège de représentations comme autant d'interprétations subjectives.
Pour échapper à une vision simpliste, la diversification des éclairages et
la mobilisation de toutes les sources documentaires sont indispensables. Les
photographies qui nous occupent ici appartiennent à cet ensemble de documents.
Parvenues jusqu'à nous après un long séjour dans une boîte en carton, bordées
de journaux vieillis, ces fragiles plaques de verre révèlent un aspect méconnu
du bagne guyanais. Elles donnent à voir non pas seulement l'univers sinistre
du bagnard, mais une vie en société pleine d'oisiveté.
Dans un travail historique, l'image photographique est toujours séduisante
et par conséquent dangereuse si l'on ne s'en méfie pas. Sa valeur ne vient
pas seulement de son contenu mais aussi de sa raison d'exister. Bien moins
complexe que la réalité elle-même, l'objet photographique nécessite aussi
une exploration attentive pour être compris. Il est le produit d'une situation,
d'un destin personnel, d'une technique, d'un environnement social, autant
de points que nous proposons d'aborder à travers ces photographies. Replacées
dans leur contexte, ces images prennent alors une dimension qui dépasse le
cadre pourtant très marquant du bagne guyanais.
Un siècle de pénitence
Du XVIème au XVIIIème siècle d'âpres combats se déroulèrent entre Anglais,
Hollandais, Portugais et Français, avant que les limites de la Guyane française
soient définitivement fixées en 1817. Après les grands travaux de sécurisation
dans Paris, menés par le baron Haussmann, le prince président Louis Napoléon
Bonaparte donna son accord à l'exil des condamnés aux travaux forcés, voyant
en cela une peine "plus efficace, moralisatrice et humaine si elle était utilisée
aux progrès de la colonisation française". Le décret de 1852, puis la loi
de 1854 officialisèrent la "transportation". Cette loi s'appuyait sur trois
axes : l'utilisation de la main d'œuvre pénale pour les travaux d'utilité
publique, l'envoi de femmes permettant la création de familles et la possibilité
d'obtenir des "concessions agricoles" en fin de peine.
L'afflux de la population pénitentiaire fut tel que jusqu'en 1867 des camps
fleurissaient un peu au hasard: Saint-Georges sur l'Oyapock (1853-1860), La
Montagne d'Argent (1853-1864), La Comté (1854-1859), Sainte-Marie (1854-1863),
Saint-Augustin (1854-1860), Saint-Philippe (1856-1857), Saint-Louis (1855-1864).
Les bagnards étaient aussi bien des condamnés de droit commun, les "transportés",
que des politiques, les "déportés". Les premiers, selon leur dossier, restaient
à Saint-Laurent du Maroni, ou pouvaient être envoyés vers les îles du Salut
ou les camps forestiers comme Charvein pour les plus mal notés. Les seconds
étaient internés soit à Cayenne, soit à l'île du Diable comme le fut le capitaine
Dreyfus, de 1895 à 1899. Une fois sa peine achevée, le forçat devait effectuer
le "doublage", c'est-à-dire, l'obligation de passer un temps identique à sa
condamnation sur le sol guyanais après sa libération si la peine était inférieure
à 7 ans et à vie, si la peine dépassait 8 ans. La difficulté à trouver du
travail était alors telle que l'on disait volontiers : "le bagne commence
à la libération" . De 1867 à 1887, du fait d'un taux de mortalité très important,
la transportation en Guyane fut ralentie. En 1885, une loi contre les récidivistes,
met en place la "relégation", c'est-à-dire une peine complémentaire a la prison,
qui exile à vie en Guyane les multirécidivistes (y compris pour des fautes
mineures).
Partant de Saint-Martin de Ré en Charente, les bagnards furent près de 70.000
à participer à tous les travaux de la vie courante dans la colonie. Mêlés
à la population et contrôlés par un nombre insuffisant de surveillants (4000
bagnards pour moins de 200 gardiens en 1925), les bagnards tentaient de s'évader
dés que possible. Les conditions de vie déplorables laissaient d'ailleurs
peu d'espoir de vivre vieux (la moyenne de vie est estimée à cinq ans). Certaines
années comptèrent jusqu'à 800 évasions vers le Brésil ou le Venezuela. Au
total, près de 9000 bagnards s'évanouiront de "la terre de la grande punition"
: certains finirent "péons" en Amérique du sud d'autres dans le ventre des
requins. Les gardiens, sous la responsabilité de la puissante Administration
pénitentiaire partageaient pratiquement les mêmes conditions de vie que les
condamnés. Cette promiscuité rendait ambiguës les relations entre les condamnés
et leurs gardiens, mêlant cruauté et pitié, respect et trafic intéressé. Dans
les années 30, après une campagne de presse particulièrement efficace d'Albert
Londres, grand reporter au Petit Parisien et alors que les journaux du monde
entier (surtout ceux des U S A) mettaient en cause ce système carcéral "odieux
et rétrograde", le pouvoir politique mené par Gaston Monnerville, député de
la Guyane, œuvre pour la suppression de cette institution. Lors d'une grande
réunion, le Garde des sceaux, Marc Rucart s'exclame: "on peut condamner un
coupable à la détention perpétuelle, à mort, mais notre cœur, notre sentiment
intime, nos croyances diverses, notre christianisme, en particulier, nous
interdisent de condamner aucun homme à descendre plus bas qu'il n'est". Le
17 juin 1938, le président de la République Albert Lebrun signe un décret-loi
mettant fin à la peine des travaux forcés dans les colonies. La seconde guerre
mondiale empêcha sa mise en application, mais dés 1944, le général De Gaulle
dépêcha un émissaire pour régler ce problème et fermer le Bagne. Le 1er Août
1953, les derniers témoins, bagnards ou surveillants rentraient en France
avec l'aide de l'Armée du Salut sur le "San Mattes", un siècle après les premiers
"transportés", le bagne était mort.
Documents involontaires
Les photographies présentées ici nous viennent d'un responsable de l'Administration
pénitentiaire qui vécut en Guyane entre 1897 et 1906. Ont-elles été réalisées
par ce responsable ou par un photographe, à sa demande? Nous l'ignorons, elles
donnent en tous cas à voir, non pas l'univers sinistre du bagnard, mais la
société de fonctionnaires expatriés qui constituait l'encadrement hiérarchique
des simples gardiens. Le spectateur assoiffé d'images sensationnelles sera
donc déçu, il devra plutôt exercer son regard à déceler les indices, parfois
discrets, mais souvent criants, de la situation tragique, mêlant dans une
cohabitation forcée une société bourgeoise, des gardiens dévorés de compromission,
des hommes à demi esclaves. Il sera aussi plongé dans le cadre de vie de ces
différentes destinées dont il pourra apprécier l'exotisme ou soupçonner la
rudesse.
Aucune intention documentaire ne semble accompagner ses photographies. Alors
qu'elles se situent dans le cadre d'un établissement pénitentiaire, leur cadrage
en évite soigneusement les éléments caractéristiques. Leur valeur informative
sur ce point reste donc assez ténue. Cependant il ne s'agit pas pour autant
d'images de propagande. Le photographe de circonstance mêle des souvenirs
familiaux à la description de la colonie, l'exotisme du pays à une activité
professionnelle. Cet ensemble de photographies ressemble d'abord à l'album
d'une excursion touristique: les protagonistes posent sur les sites à visiter,
arpentent la jungle, effectuent des rencontres, admirent les constructions
naturelles et humaines. Cette naïveté, teintée d'un certain cynisme, en détournant
le regard de l'opérateur des images attendues du bagne, nous permet de tirer
une quantité d'informations. Si nous essayons d'en rester aux faits, voici
par exemple ce que nous apprennent ces photographies.
Les familles du personnel de l'Administration pénitentiaire s'occupent en
promenade, déjeuner sur l'herbe, partie de Whist, invitation, spectacle de
carnaval. La toilette des femmes est soignée; les hommes, coiffés du casque
"pain de sucre", sont emmenés au cours de leur visite sur des sortes de chaise
à porteur. Le cadre de vie est marqué par les éléments naturels: la luxuriante
forêt alterne avec des palmiers omniprésents, les rapides des fleuves succèdent
aux rouleaux de l'océan. Apparaissent aussi quelques espaces peu reluisants
: les rues terreuses de Cayenne, les baraquements autour du Canal Laussat.
Les constructions officielles comme les bâtiments de l'Administration pénitentiaire,
l'hôpital de Cayenne ou les bassins de rétention d'eau font par contre bonne
figure. Les bagnards sont très actifs : ils déchargent les bateaux, travaillent
le balata (gomme proche du caoutchouc), défrichent la forêt, tirent des troncs
d'arbre, conduisent des barques, et tentent aussi de s'évader. L'Administration
pénitentiaire exploite les ressources naturelles : l'or des cours d'eau avec
des machines à vapeur, le balata, le bois.
Mais nous devons mesurer tout ce qui échappe à ces images, comme le souligne
ce bagnard rencontré par le journaliste Albert Londres lorsqu'il mène son
enquête en Guyane :
- […] vous avez été au Diable, déjà ?
- Oui.
- Ah ! cela ne fait pas mal en photographie, n'est-ce pas ? Quand je suis
arrivé sur la Loire en 1908, moi aussi j'ai dit : c'est coquet.
Il est bien clair que ces photographies sont censées nous présenter un bagne
présentable. Même les images les plus dures, restent à distance et ne font
rien ressentir d'une réalité parfois insoutenable. Par exemple cette image
intitulée " Halage d'une pièce de bois à Charvein " qui semble d'une neutralité
très factuelle, prend un relief saisissant placée à côté de ce témoignage
:
Aux troncs à déplacer sont fixées de fortes amarres les long desquelles
s'échelonnent des bricoles où s'attèlent les forçats.[…] Lorsqu'un obstacle
se dresse sur le chemin, au lieu de le tourner, la corvée doit le franchir
malgré tout. […] Et les malheureux font des efforts désespérés. Pieds-nus
et les vêtement en lambeaux, ils barbotent dans la vase ou se déchirent les
chairs aux chicots et aux ronces. Et les serre-files hurlent et frappent jusqu'à
ce que la pièce de bois soit dégagée, Liard-Courtois, Souvenirs du bagne,
1903, p. 277.
De l'autre côté, l'image épanouie des familles de "la Pénitentiaire" ne semble
pas convaincante. Ces activités légères paraissent masquer une évidence :
l'ennui. Les familles cherchent à reconstituer une vie en société pour mieux
passer le temps. Dans Papillon, Henri Charrière évoque d'une phrase cette
impression. Alors qu'il est ramené au bagne après des mois de cavale et d'aventures,
il remarque dépité: Au débarcadère, un monde fou […] comme nous arrivons
un dimanche, cela fait une distraction pour cette société qui n'en n'a pas
beaucoup. Papillon, 1969, p.16.
A côté de cette lassitude morale, l'état physique n'est probablement pas satisfaisant.
La présence parmi les photographies du cimetière de La montagne d'argent ou
de l'hôpital de Cayenne n'est pas anecdotique. En Guyane, tous les témoignages
convergent, les conditions de vie et le climat font craindre sans cesse la
maladie. Dans une lettre adressée à son supérieur, un médecin militaire rapporte
par exemple:
Je devais m'établir à Iponçin, sur une crique se jetant dans l'Approuague,
précisément là où je suis tombé malade pour la première fois. Je fus alors
hospitalisé à Cayenne, puis une dizaine de jours après, je rejoignis Regina
où la fièvre me pris avec violence et ténacité. Il poursuit un peu plus loin:
pour le bagnard l'hôpital est une sorte de paradis terrestre. (lettre du Médecin
capitaine Perro, 1945).
Pourtant, à travers ces photographies la Guyane et son bagne paraissent un
pays où il fait bon vivre, la bonne humeur semble régner parmi le personnel
administratif. Le bagnard ne se présente pas non plus comme un être détestable
ou dangereux, il apparaît comme un élément du cadre de vie. Tel le condamné
"à l'air si caninement résigné" de la Colonie pénitentiaire de Kafka, il semble
participer passivement à la vie sociale. Sa position est cependant troublante,
car s'il se situe au plus bas de la hiérarchie, il est celui qui en donne
toute la raison d'être. Pour autant, ces images mentent-elles ? Certainement
pas plus que d'autres, mais face à une situation à ce point polarisée en deux
camps, elles apparaissent comme un parfait exemple de regard photographique
orienté. Elles révèlent en même temps le malaise d'une histoire humaine. Le
décalage entre les scènes de vie familiale et la raison d'être de cette vie
quotidienne est renforcée par la technique stéréoscopique. Curieusement, ce
surplus de réalité donné par la troisième dimension, donne un effet spectaculaire
qui accentue la mise à distance d'une souffrance omniprésente.
Deux images pour une troisième dimension.
La perception du relief, c'est-à-dire l'appréciation des distances entre l'observateur
et les objets qui l'entourent, est un phénomène beaucoup plus complexe qu'il
n'y paraît. De l'Antiquité à Vinci, le rôle de la vision binoculaire était
attribué à la compréhension des formes. Au XVIIème siècle, Kepler et Descartes
introduisirent l'idée que cette double vision permettait d'apprécier les distances
entre les objets. En 1832, l'anglais Wheaston appliqua ce principe en inventant
le stéréoscope qui permettait de donner une impression de relief à partir
d'un couple de dessins vus indépendamment par chaque œil. Physiologiquement,
ce principe est convaincant, mais il faut souligner que la perception du relief
peut aussi avoir lieu face à de simples images à deux dimensions. L'effet
perspectif grâce aux lignes fuyantes, l'utilisation pertinente des couleurs
(rouge en premier plan, bleu à l'arrière), la disposition de motifs géométriques,
ou encore, la perception d'image à travers un dispositif optique (lentille,
miroir) ou par transparence, donnent aussi des effets de relief efficaces,
comme l'illustrent les décorateurs en trompe-l'œil ou les adeptes de l'Op
Art. C'est la synthèse effectuée par le cerveau des différents indices visuels
du relief qui donne l'illusion d'une troisième dimension.
L'intervention du réalisme photographique dans le dispositif stéréoscopique
permit d'atteindre une illusion saisissante. Dès 1849, Brewster appliqua l'idée
de Wheaston à l'image photographique. Le principe consiste à réaliser deux
photographies correspondant au point de vue de chaque œil, puis à les restituer
en faisant en sorte que chaque œil ne voie que l'image qui le concerne.
La photographie stéréoscopique ne connut pas un succès immédiat. Son entrée
sur la scène commerciale eut lieu à l'Exposition Universelle de Paris en 1851.
L'événement déclencha alors l'effervescence des inventeurs: Duboscq, Claudet,
Quinet, Bertsch, Almeida, Disderi, Richard pour les plus fameux. Stéréoscopes
à miroirs, appareils de prise de vue à deux objectifs, systèmes de borne pour
visionner des séries, stéréoscopes à vues transparentes, formats des couples
stéréo, chaque étape de la stéréoscopie donna lieu à de virulentes batailles
de brevets. L'anaglyphe (deux images rouges et bleu-vertes superposées, observées
à travers des lunettes bicolores) représente la dernière innovation, découlant
de l'apparition de la photographie en couleur.
Au-delà de ces péripéties technicistes et commerciales, on assiste en fait
à l'émergence d'un bouleversement des représentations visuelles qui prépare
l'avènement du cinéma et annonce la réalité virtuelle du XXème siècle. De
même que les origines de la photographie ont puisé dans l'univers du spectacle
par l'intermédiaire du diorama de Daguerre, l'image stéréoscopique se situe
dans la lignée des illusions théâtrales. Très vite, ces images furent utilisées
pour reconstituer les différents tableaux d'un spectacle. Tel un théâtre miniature,
le dispositif stéréoscopique permet de raconter des histoires, de bâtir des
décors, de mettre en scène des personnages.
N'est-ce pas d'ailleurs une des caractéristiques de l'ensemble de stéréophotographies
qui nous occupe ici : un ensemble de personnages, évoluant dans un même décor,
pendant un temps déterminé ? Les images représentant une scène en costume
à l'occasion du carnaval renforcent également cette sensation. Elles rappellent
aussi ces représentations théâtrales que les bagnards étaient autorisés ou
parfois encouragés à organiser. Liard-Courtois raconte ainsi une expérience
théâtrale à Saint-Laurent du Maroni qui connut un grand succès mais tourna
court après qu'il eut tenu le rôle d'un avocat et improvisa un plaidoyer à
tendance anarchiste. (Souvenirs du bagne, p.342) Un peu plus tard il
fut enrôlé comme décorateur d'une comédie donnée sur les Iles du Salut. Le
soir de la première il découvre dans le public : toute l'administration,
tous les geôliers, gardiens, surveillants et soldats , Souvenirs du
bagne, p.411.
Parfois à l'occasion de ces représentations la photographie était directement
convoquée. Albert Londres rapporte une scène où au cours d'un répétition les
bagnards appellent un photographe pour fixer l'événement :
- Eh ! le photographe, tu ne nous prend pas ? Les deux plus beaux descendirent
au pied de la case et posèrent. Ils avaient deux splendides gueules de fripouille.
L'un tenait un poignard à la main, Au bagne, p.192.
Cette scène frappe par sa cocasserie et souligne l'ambiguïté de la vie de
bagnard : individu rejeté par la société sur "le chemin de la pourriture",
il peut devenir soudain un élément tristement pittoresque. Dans ce même récit,
Albert Londres évoque un photographe professionnel faisant poser quelques
bagnards tuberculeux.
- Et Jeanin, le photographe Jeanin, vient de recruter quelques escouades
pour " faire une plaque ". […] Ils collaborent de bonne grâce. Devant l'appareil
- ils s'en souviennent - il faut sourire. Ils sourient. Au bagne, p.173.
La présence de ces photographes pourrait nous inciter à attribuer les plaques
stéréoscopiques à un professionnel; quoi qu'il en soit, la quantité (une centaine)
et la qualité des photographies méritent que l'on précise les motivations
qui ont pu conduire à leur réalisation.
" Revivre à volonté les moments heureux "
Une des particularités des vues stéréoscopiques provient de leur mode d'observation.
Si elles relèvent bien du spectacle, elles s'adressent cependant à un spectateur
individuel. Jusqu'au succés de l'anaglyphe des années 1920 qui permettait
l'observation d'une même image stéréo -scopique par plusieurs observateurs,
les dispositifs stéréoscopiques donnent l'illusion du relief dans l'isolement.
Cette disposition, à fort pouvoir suggestif, entraîna d'ailleurs très rapidement
des dérives vers la production d'images licencieuses qui suscita de nombreux
procès dans les années 1860.
La capacité de fascination de ces images doubles qui assura leur succès auprès
du grand public, procède du divertissement optique et donne lieu à une distraction
presque magique. Les séances de visionnage stéréoscopique se présentaient
comme une réponse à l'ennui, un passe- temps efficace. Leur place dans une
vie en société bercé de nonchalance n'est donc pas étonnante. De manière plus
générale, cette activité a participé de l'expansion de la photographie amateur
de la fin du XIXème siècle. En effet, alors que la stéréophotographie souffrait
des réticences du monde artistique aux amusements optiques, sa diffusion dans
le milieu amateur fut importante, renforcée par la simplification de la technique
à partir des années 1880. Cet engouement marquait aussi l'essor de l'usage
envahissant de l'image photographique dans la vie quotidienne, renforcé par
le succès d'une intense activité éditoriale. L'image stéréoscopique qui permettait
de voyager par procuration, de faire partager des paysages et des coutumes
exotiques ou pittoresques, fut un marché rentable pour les éditeurs comme
Gaudin et Richard, bien que balayé au début du XXème siècle par le succès
de la carte postale.
C'est donc dans ce cadre qu'il faut situer la réalisation de cet ensemble
de plaques stéréoscopiques. Plus précisément, si nous ne pouvons affirmer
qui est l'auteur de ces images, nous savons que le fonctionnaire qui les possédait
était sensible aux arts visuels. Nous avons pu en effet retrouver quelques
témoignages de la première étape de sa carrière en Nouvelle Calédonie. Là-bas,
ses supérieurs lui reprochèrent souvent son manque de conviction pour les
tâches administratives au profit de sa pratique de l'aquarelle et de la photographie,
"il s'adonne trop au dessin et à la photographie en dehors de son bureau,
et celui-ci en souffre" se lamentait par exemple son chef de bureau en 1885.
Les photographies réalisées une dizaine d'années plus tard en Guyane témoignent
encore de ses goûts artistiques. La composition attentive des poses, dont
une nous rappelle irrésistiblement Le déjeuner sur l'herbe (p.29),
la recherche du pittoresque ou la qualité technique de ces plaques, manifestent
un zèle passionné pour l'art photographique. Le regard de l'intérieur sur
cette société coloniale se révèle aussi d'une sensibilité attentive à son
entourage. Ainsi, certaines images comme cette promenade " sur la plage de
Montabo" (p.19), évoquent un grand professionnel de l'amateurisme, Jacques-Henri
Lartigue.
Le haut-fonctionnaire fut peut-être sensible parmi les nombreuses réclames
pour les appareils stéréoscopiques, à cet argument commercial irrésistible:
"permet de revivre à volonté les moments heureux ". Le bonheur enregistré
sur ces images se teinte pour nous d'un étrange malaise, une fois situé dans
le contexte pénitentiaire . Quelle curieuse expérience que de plonger aujourd'hui
parmi ces souvenirs heureux, irrémédiablement associés à cet épisode terrifiant
que fut le bagne de Cayenne.
Pierre-Jérôme Jehel - Franck Sénateur
présentation matérielle du fond:
une centaine de plaques en verre 4,5 x 11 cm
l'exposition présente une quarantaine de tirages après restauration
numérique
afin de les rendre plus lisibles (contraste, rayures, poussières, moisissures)
mais sans nettoyer leurs défauts d'origine.
un catalogue de 32p est disponible en nous écrivant amer@a-m-e-r.com
pour toute information autour de cette exposition, n'hésitez pas à
nous contacter
d'autres informations sur le bagne:
bagne-guyane le site de Franck Sénateur et de l'association Fatalitas







